Exposée au racisme.
Mon premier jour d’école (au Québec), j’étais au centre d'un cercle formé par les enfants qui tiraient leurs yeux en criant : « Chinoise! Chinoise! » Sur un ton chargé de haine et de mépris, ils me criaient « Chinoise! Chinoise! », d'autre fois, sur un ton simplement moqueur, ils disaient « Regardez! Elle a la peau jaune, la peau d’une Chinoise! » N’ayant pas encore réalisé que j’étais « différente » des autres, je croyais que j’étais moquée pour ce que j’étais et non pour ma race. Les moqueries incessantes à l’égard de mes yeux et de ma peau jaune se passaient devant des professeurs qui n'intervenaient pas.
Dans toute l’école, seuls les quatre enfants qui voyageaient avec moi ne se moquaient pas de moi. Deux de ces enfants m’aidaient en passant leurs récréations avec moi ou en me disant d’ignorer les moqueries mais c’était impossible de les ignorer. À la fin des récréations, l’une de mes protectrices m’emmenait vers mon groupe. Après le départ de ma protectrice, les élèves me poussaient vers le dernier rang en me disant l’un après l’autre : « Non, je ne veux pas être à côté d’une Chinoise » Ce qui me résonne encore dans ma tête, c'est la voix d'une élève qui a crié: "Non! Non! Berk! Je veux pas être à côté d'une Chinoise! Une Chinoise, c'est sale!" Comme le mot Chinoise ne faisait pas partie de mon vocabulaire, je croyais que ce mot servait à désigner une personne laide, sale et répugnante.
Je détestais cette vie, je détestais le Canada et je voulais retourner dans mon pays pour vivre auprès de mes amies de l'orphelinat ou encore mieux avec ma famille-B. J’en voulais à ma mère-A de m’avoir fait venir dans son pays. Chaque soir, je pleurais, je pleurais et je ne faisais que pleurer. Ma mère-A s’est plaint auprès de l'enseignant qui me tranportait à l'école mais il n'a rien fait pour améliorer mon sort. Pendant tout le trajet vers l’école, il a gueulé très fort : «Je vais lui délier la langue!... Qu’elle apprenne à se défendre!»
Les rares personnes qui m'ont entendue évoquer ces souvenirs m'ont répondu: "Les enfants sont tous méchants entre eux; ils sont comme ça les enfants." D'autres ont comparé mes expériences à celles d'un enfant qui se fait moquer pour ses boutons d'acné ou son obésité. Personne n'a osé admettre que j'ai souffert du racisme. Je me suis sentie invalidée devant ces commentaires tout comme j'ai été invalidée durant toute ma vie de transraciale et donc, j'ai arrêté de parler de mes souvenirs. Et pourtant, ça m'aurait fait du bien d'avoir des oreilles qui m'écoutent sans minimiser ou invalider mes émotions.
En réalisant que ma mère-A était incapable de comprendre ma peine, j’ai arrêté de me plaindre et j’ai arrêté de pleurer devant elle. Ça ne servait à rien de lui parler puisque personne ne voulait m’aider. Mes jours sont devenus plus supportables grâce à mon enseignante, une catholique fervente, qui parlait souvent d'amour et de partage; certains élèves qui avaient été parmi les plus méchants me défendaient contre les élèves des autres classes qui continuaient à se moquer de moi et j'ai même réussi à me faire "une meilleure amie"...
Quelques semaines plus tard, en me regardant dans le miroir, j'ai réalisé pour la première fois que j'étais différente des autres: j'avais les yeux d'une Chinoise et la peau jaune. Je me demandais pourquoi je n'avais jamais réalisé que j'étais aussi laide, je me demandais pourquoi en Corée, personne ne s'était jamais moquée de ma laideur et je me demandais aussi quel était l'équivalent du mot Chinoise en Coréen. J'étais la seule "Chinoise" de l'école, la seule "Chinoise" dans le voisinage et la seule à avoir les yeux "bridés" dans la famille car ma mère-A utilisait le terme "bridés" pour décrire mes yeux (de beaux yeux selon elle).
Assimilation d'une race.
Plus tard, en regardant les photos prises à l'orphelinat, j'ai été choquée de voir que mes amies avaient toutes la même apparence que moi avec des yeux de Chinoise, des cheveux noirs et un nez plat. Ce que je découvrais était au-dessus de ma compréhension: les filles dont j'avais envié leur beauté à cause de leurs grands yeux étaient en fait aussi laides que moi avec des yeux de Chinoise; celles que je trouvais mignonnes étaient des monstres comme moi; je ne comprenais pas comment j'avais pu percevoir les cheveux blonds d'une fillette alors qu'ils étaient légèrement plus pâles que ceux des autres. Même la religieuse et la gardienne étaient aussi laides que moi avec leurs yeux de Chinoises. Quelques semaines plus tôt, lorsque j'avais montré ces photos à une compagne de classe, elle m'avait dit: "Elles sont toute pareilles." Je n'avais pas compris son commentaire mais maintenant, je la comprenais: mes amies étaient toutes pareilles, je ne pouvais les distinguer et je ne pouvais me distinguer d'elles. En me regardant à travers les yeux des Québécois, je me trouvais laide, je détestais mon corps, je détestais ma peau jaune et je détestais mes cheveux noirs. J'avais honte de moi-même et honte des autres Chinoises. J'avais toujours aimé regarder les photos de l'orphelinat car elles étaient mes seuls souvenirs concrets de la Corée qui me manquait chaque jour mais à cause de ma honte d'être une Chinoise, j'ai arrêté de les regarder. Comme les mots "race" et "racisme" ne faisaient pas encore partie de mon vocabulaire, je ne savais pas que je haïssais ma propre race en me haïssant moi-même.
À 10-11 ans, je croyais que je devais obligatoirement me marier à l'âge de 25 ans et je me demandais si je devais me marier avec un Coréen ou un Canadien. Dans le premier cas, en imaginant mes futurs enfants avec des yeux de Chinois, j'avais honte d'eux, honte de leur père et honte de moi; dans le deuxième cas, en imaginant mes futurs enfants avec les yeux de leur père et blancs comme lui, j'avais peur qu'ils se moquent de moi, leur propre mère. Tous les scénarios de ma future vie m'angoissaient. Je me suis souvent imaginée en train de me couper le corps avec un couteau pour aller extirper tout ce qu'il y avait de Chinoise en moi.Je ne pouvais partager mes inquiétudes car en étant la seule étrangère indésirable, personne ne pouvait me comprendre.
La honte d'une race.
Les enfants des voisins ne se moquaient pas de moi mais dès que je sortais de la rue pour aller à des activités, j'étais au centre des moqueries. "Laide, face croche, nez écrasé, Chinoise, peau jaune" étaient les expressions qu'on utilisait pour s'adresser à moi ou pour parler de moi. J'ai vécu mes trois premières années de ma vie au Québec dans la honte, la honte d'être une Asiatique, la honte de mes yeux et de ma peau. À cause de la honte, j'ai arrêté de chanter alors que j'adorais chanter avant. Ce n'est que devant mes parents-A que je me permettais de chanter car ce n'est qu'en leur présence que je me sentais en sécurité.
Dans ma deuxième d'école au Québec (à ma 5ième année de primaire), mon cousin est devenu un nouvel élève de sixième année. Personne ne croyait qu'une Chinoise pouvait être la cousine d'une personne "normale" mais mon cousin n'avait pas honte de dire que j'étais sa petite cousine. Cette même année, une évolution s'est faite tranquillement. En associant la présence de mon cousin blanc à cette évolution, en remarquant que les enfants des voisins ne s'étaient jamais moquer de moi et que personne ne se moquait de moi en la présence de mes parents, j'ai déduit qu'en ayant une famille blanche, je perdrais mes yeux de Chinoise et que je deviendrais blanche comme toute ma famille-A. Par conséquent, pour être acceptée par la société blanche, je voulais me débarrasser de tout ce qui ressemblait à du Coréen en moi, ne rien savoir des Asiatiques, ne rien savoir de la Corée. J'ai constamment été tiraillée entre le désir de tout effacer de la Corée et celui de m'approcher des Coréens.
Il y a eu aussi un nouvel élève vietnamien. Je détestais quand les élèves me demandaient si c'était mon petit frère car je croyais qu'avoir un frère à l'air chinois me rendait encore plus chinoise. Je détestais encore plus quand mes amies m'emmenaient pour aller jouer avec "l'autre Chinois" car j'avais honte de me trouver à proximité d'un autre Chinois.
Quand mes parents m'ont emmenée à l'église coréenne de Montréal, je me suis sentie étrangère parmi les immigrés coréens. D'une part, je ne voyais que leurs yeux de Chinois. Mes parents-A semblaient normaux et les immigrés coréens me semblaient anormaux. À cause de ma culture blanche, j'avais l'impression d'être plus normale que les immigrés coréens; j'étais fière d'être du bon côté, le côté des blancs. D'autre part, les immigrés coréens ne me considéraient pas comme une Coréenne mais comme une "blanche"...
Ma vie de transraciale.
Dans ma deuxième école, une école catholique privée pour les filles seulement, plus personne ne se moquait de moi. J'étais aussi complètement assimilée puisqu'on m'avait violée de tout mon intérieur; ma culture et ma langue de naissance jusqu'à ma fierté d'être une Coréenne avaient disparu de mon intérieur. Dans mes deux premières années à ma nouvelle école, les religieuses accueillaient des réfugiés cambodgiens. Même si je n'étais plus moquée, j'avais honte de me trouver à leur proximité car j'avais honte de leur yeux. Je n'avais pas envie d'être en leur présence de peur de redevenir jaune.
En dehors de mon école où je me sentais en sécurité, je savais que le monde était dangereux pour moi à cause de ma peau jaune et mes yeux bridés car j'avais été menacée par des adolescents à deux reprises. La première fois, un adolescent m'avait appelée: "Hé! Chinoise!" en me laissant un ballon panier vers la direction de ma tête pendant que je roulais en vélo. Bien évidemment, les adultes qui se trouvaient avec l'ado n'avaient rien fait pour le corriger alors que j'avais été très proche de me faire blesser. La deuxième fois, un autre ado m'avait menacée de ma faire du mal. "Hey! La sale Chinoise! Regarde-moi, je vais te faire du mal!" et il s'était dirigé vers moi en tenant une grosse boîte qu'il menaçait de jeter sur moi. J'avais peur car l'ado était beaucoup plus grand que moi. Soudainement, j'ai senti ma peine et ma peur s'envoler et j'ai ressenti de la colère. L'ado a pris la fuite quand je me suis mise à courir vers lui en criant "Tu veux me faire du mal? Viens me faire du mal, essaie! Tue-moi!Viens me tuer!!! Peureux!" Pendant quelques secondes, ma colère a été tellement intense que j'ai eu l'intention de tuer ce garçon. Les quelques secondes de colère passés, j'ai réalisé que s'il allait chercher ses parents, je ne pourrais pas me défendre. Je sentais mon coeur battre rapidement, j'avais la nausée et j'avais peur. Je me demandais pourquoi j'étais condamnée à vivre avec un corps d'Asiatique dans un pays des blancs. J'ai haï mes parents-A de m'avoir fait venir dans leur société qui n'acceptait pas ma race, j'ai haï les Québécoise de "m'accueillir" dans leur socité, mais j'ai surtout haï les Coréens de m'avoir envoyée dans un pays étranger sans mon consentement. Je n'en ai jamais parlé avec mes parents-A car de toute façon, mes parents blancs m'avaient clairement démontré qu'ils étaient incapable de me comprendre une adoptée coréenne.
Par la suite, j'ai pris la ferme résolution de ne plus sortir et je n'ai plus jamais sorti toute seule. En restant toujours dans mon milieu sécuritaire de l'école ou de la maison, j'ai commencé à me considérer comme une blanche. La plupart du temps, j'oubliais que j'étais une Asiatique car je ne me regardais pas souvent dans un miroir.
J'ai même fini par oublier ma honte d'être une Asiatique pendant longtemps jusqu'à ce que mes parents-A rencontrent une Coréenne parmi leurs clients de leur magasin. D'abord, j'ai été heureuse de rencontrer une Coréenne puis, en me trouvant dans un milieu public avec la Coréenne et sa fille, j'ai soudainement réalisé que toutes les deux avaient les yeux de Chinoises tout comme les miens. J'avais peur que quelqu'un pense que nous étions soeurs car je croyais qu'avoir une parente Chinoise me rendrait doublement Chinoise. J'avais envie de dire à tous les Québécois, que cette femme et moi n'étions pas de la même famille, j'avais surtout envie de leur dire que mes parents étaient blancs comme eux et donc, moi aussi j'étais blanche.
Désir d'être blanche.
Je disais souvent à ma mère-A que je voulais avoir des yeux comme les siens (et comme ceux de tout ceux qui m'entouraient), je parlais d'avoir une chirurgie esthétique pour me débarasser de mes yeux de sale Chinoise. Au début, elle me répondait qu'elle ne comprenait pas mon désir car elle trouvait que j'avais de beaux yeux bridés, des yeux en amande qu'elle aimerait avoir. Je me sentais incomprise. Avec le temps, je parlais moins fréquemment de mon désir d'avoir des yeux ronds comme ceux de mes parents. Quand il m'arrivait d'en parler, ma mère-A répondait: "Mais, je ne te comprends pas. Je ne remarque même plus que tu as des yeux bridés. Je ne me rends même plus compte que tu es ma fille adoptive." Je ne la croyais pas, c'était impossible qu'elle ne remarque plus mes yeux car dès qu'elle voyait d'autres asiatiques, elle me le faisait remarquer. Ma mère-A ne me comprenait pas, elle ne comprenait pas ma honte, ni ma haine et elle ne me comprendrait jamais. Ne pas être comprise me faisait autant de mal que d'être une Asiatique.
Parler de racisme.Ce n'est que dans ma quatrième ou cinquième année au Québec que j'ai appris les mots "race" et "racisme". En parlant de racisme, ma mère-A disait: "Nous aurions pu adopter une Noire mais je ne voulais pas car une enfant noire aurait souffert plus de racisme et nous n'aurions pas supporter de voir souffrir notre enfant. Les gens sont plus racistes envers les noirs que les Asiatiques, c'est pour ça que nous avons préféré adopter une Coréenne." Mon père-A ajoutait: "Oui, ça c'est vrai. Ce que tu as vécu dans ta première année au Québec, c'est rien par rapport à ce qu'une enfant noire aurait vécu. Les gens sont racistes envers les noirs plus qu'envers les Asiatiques" Ces discussions me faisaient mal!!! Ils ne comprenaient pas mes peines, ils ne me comprenaient pas et ils minimisaient mes peines ou ils invalidaient tout ce que je pouvais dire avec mes mots d'enfants! Ils auraient mieux fait de se taire! Je ne pouvais même pas exprimer ma colère et leur dire que dans ma première année au Québec, les enfants noirs de l'école faisaient partie des moqueurs invétérés et que ces enfants noirs n'étaient pas aliénés comme moi.
J'ai survécu à ma honte d'être une Asiatique en évitant le plus possible de me regarder dans le miroir. Quand les autres adolescentes ont commencé à se maquiller, moi, je ne me maquillais pas car il aurait fallu que je regarde le miroir. Je réussissais à oublier que j'étais une jaune. Au Cégep, c'est la première fois que j'ai vu un groupe d'Asiatiques (des Vietnamiens) mais à cause de ma honte, je n'essayais pas de les aborder. De toute façon, l'un d'eux a clairement dit que je n'étais pas des leurs parce que je ne parlais par leur langue. J'avais toujours cette impression de n'appartenir à ni l'un, ni l'autre. Je ne "fittais" nulle part. De peur d'être rejetée, je n'allais jamais vers les autres mais j'attendais qu'ils viennent vers moi. Pour ne pas montrer que j'étais seule, je passais mon temps à lire à la bibliothèque.
Je n'étais pas préparée à être perçue comme une Asiatique, donc j'ai passé ma première année d'université dans la solitude, puis après avoir changé de programme, j'ai pu passer des moments "confortables" avec un groupe d'amis dont certains étaient des Asiatiques francophones. C'était la première fois que j'osais me tenir avec des Asiatiques.
Mais à cause de ma honte, je n'ai gardé aucun de ces amis. J'ai rencontré un super gentil immigré vietnamien mais j'avais tellement honde de lui, j'avais tellement l'impression d'être doublement Chinoise et d'être une immigrée alors que je ne l'étais pas, la relation n'a pas pu durer. Je pouvais avoir des amis blancs ou noirs mais surtout pas jaunes. Fuir les Asiatiques est devenue ma devise car les Asiatiques mes rappelaient constamment ma honte d'être une sale Chinoise.
Racisme intériorisé.
Pendant mon séjour en Corée (pour chercher ma famille-B), j'ai commencé à me sentir normal. Je me sentais normale! J'étais étonnée de voir beaux coréens et des belles coréennes mais je continuais à ne remarquer que les yeux de Chinois en regardant ces millions de Coréens et j'avais du mal à m'habituer aux yeux bridés de mes soeurs-B car au cours des années, j'avais fini par imaginer qu'elles étaient rendues blanches comme moi. Mais, je ne ressentais plus la honte d'être une Asiatique.
J'aurais voulu rester en Corée pour pouvoir vivre ma vie sans ressentir la honte d'être une Asiatique mais il y avait un problème tout à fait différent. J'étais différente de ma famille-B culturellement, différente de tous les Coréens. En étant entourée de Coréens, je me rendais compte que sans arrêt mon cerveau faisait des réflexions en français et j'avais mal à la tête de penser en français; j'avais même peur que des Coréens entendent mes pensées silencieuses. Je n'ai de place nulle part, je n'ai pas de pays. Les Québécois regardent mon extérieur coréen et les Coréens regardent ma culture québécoise.
J'ai préféré revenir au Québec. De toute façon, je me suis dit qu'en 2001, plus personne ne se moque de mes yeux. Mais c'était faux. En dedans d'une semaine, ma honte d'être une Asiatique est revenue et quelques semaines après mon retour, je me suis faite traitée de sale Chinoise par un vieux qui croyait que je voulais prendre sa place de stationnement et je me suis fait moquer par un enfant qui a tiré ses yeux exactement comme en 1976. Constamment, je me disais que je dois aller vivre là-bas et j'y suis retournée. Une fois là-bas, je n'ai pas arrêté de me dire que j'étais mieux au Québec et à cause de ma haine et ma colère envers les Coréens, je n'ai pas pu rester.
J'ai préféré quand même vivre au Québec où je peux avoir des amis blancs qui ne me font jamais remarquer que j'ai les yeux d'une Asiatique. C'est plus facile d'oublier mon corps d'Asiatique que d'oublier ma culture transraciale. À nouveau, j'arrivais à oublier ma face de Chinoise mais il y a deux ans, quand je me suis mariée (à un blanc), j'ai recommencé à remarquer ma sale face de Chinoise. C'est difficile d'oublier car pour moi, mon mari est blanc et moi, je suis jaune; lui est normal et moi, je suis anormale. D'avoir une comparaison constante entre le normal et l'anormal m'a fait revenir ma honte d'être une Asiatique. Je sais qu'il m'aime mais c'est plus fort que moi, parfois, je hais ma race, je voudrais me débarasser de mes yeux d'Asiatique et être blanche comme lui, exactement comme quand je vivais avec mes parents-A.
Je ne passe pas mon temps à parler de ma honte, je vis comme n'importe qui, je ris comme n'importe qui mais j'ai mal continuellement. Il m'arrive même de ressentir le mal pendant que je ris mais je ne le dis pas à personne, je vis comme ça depuis que j'ai été exportée mais personne ne le sait.
Y-a-t-il une solution?
En viellissant, je me rendais compte que ressentir la honte et haïr mes yeux n'est pas rationnelle. Il y a trois mois, pour la première fois de ma vie, j'ai parlé de ce que je ressens à un groupe fermé d'adoptés transraciaux "en colère" et pour la première fois, je me suis sentie écoutée car ils n'ont pas invalidé mon vécu, ils n'ont pas non plus minimisé mes souffrances. Au contraire, ils m'ont dit que ce que je vis s'appelle le racisme intériorisé (internalized racism). Ils m'ont parlé d'un livre écrit par Frantz Fanon, "Black mask, White skin". Je ne l'ai pas encore lui mais je sais qu'il décrit les effets psychologiques d'une exposition au racisme; ça raconte l'histoire d'un noir qui a été élevé dans un milieu de blancs et qui se perçoit comme un blanc. Une des KAD qui m'a parlé de ce livre a quitté son pays-A pour aller vivre en Corée. Mais le problème qu'elle vit là-bas est tout autre; elle est aliénée culturellement, je la comprends, je l'ai vécu pendant mes deux courts séjours en Corée. Pouvoir nommer un problème avec des mots me donnent un certain contrôle mais pas la solution. Si vous êtes un KAD ou un adopté transracial qui a déjà vécu cette situation et que vous avez réussir à vous en sortir, dites-le moi; donnez-moi, donnez-nous la solution pour combattre les effets du racisme, pour combattre le racisme intériorisé; dites-moi comment aimer mon corps coréen.
Ma colère.
Ce que j'ai trouvé le plus difficile après le décès de ma mère a été de devenir une immigrée alors que j'avais toujours eu des privilèges d'une non immigrée blanche. Mes parents-A ne m'ont jamais préparée à être perçue comme une immigrée et ils m'ont élevée comme une blanche. Quand mes parents-A critiquaient des immigrés, ils ne parlaient pas de moi. Je déteste me faire traiter d'immigrée, je déteste être perçue comme une immigrée car je ne suis pas une immigrée, ni une enfant d'immigrés. Je suis un produit importé, j'ai été achetée par les Québécois. Je suis un produit exporté, j'ai été vendue par les Coréens.
Je suis en colère après les Coréens de m'avoir exportée et rejetée, je leur en veux de m'avoir envoyée sans changer mon corps d'Asiatique. Je suis en colère après les Québécois de m'avoir importée, de m'avoir assimilée, de m'avoir violée de toute ma culture coréenne et de m'avoir rendu blanche, je leur en veux d'avoir changé ma culture sans changer mon corps.
J'en veux aussi aux infertiles égoïstes qui ne pensent qu'à leur besoin de fonder une famille, j'en veux à la société québécoise qui se bat pour ne pas perdre leur culture et la langue française sans avoir de remords à assimiler la culture de leurs enfants achetés.L'adoption transraciale, c'est le non respect de l'être humain de préserver sa culture. Hypocrisie!
J'en veux aux agences d'adoption internationale, particulièrement à Holt Children's Service.
Ne m'invalidez pas mon vécu en disant que je suis belle ou qu'il faut apprendre à m'accepter. Si vous avez l'intention de me dire ça, c'est que vous ne me comprenez pas du tout comme mes parents-A ne m'ont jamais comprise. Comment des parents blancs peuvent-ils comprendre leur enfant de couleur?